L'homme vise les sommets de la bêtise : 274 alpinistes au sommet de l'Everest le 20 mai 2026

L'homme vise les sommets de la bêtise : 274 alpinistes au sommet de l'Everest le 20 mai 2026
L'homme vise les sommets de la bêtise : 274 alpinistes au sommet de l'Everest le 20 mai 2026 — 30 mai 2026

Le 20 mai 2026, 274 alpinistes ont atteint le sommet de l'Everest sur une fenêtre de 11 heures. Un record pulvérisé, célébré par les autorités népalaises comme un « moment extrêmement inspirant ». À l'autre bout du fil, le journaliste-alpiniste Jocelyn Chavy, seul sur une crête déserte du massif des Écrins, à 3 300 mètres, livrait un constat froid : « Une journée record. Mais un record de quoi ? ». Le phénomène concerne aussi les Pyrénées, où la randonnée se transforme doucement en défi social, encouragée par les trails commerciaux et la course aux selfies de cols.

L'Everest, un cirque ?

C'est le mot qui revient. Dans son article du 22 mai 2026 publié sur Outside Magazine, le journaliste Jocelyn Chavy ne mâche pas ses mots :

« Ce 20 mai, l'Everest ressemblait moins à une montagne qu'à une file d'attente pour la dernière montre en plastique, à un pèlerinage pour un selfie à 8 849 mètres. »

Les chiffres du jour :

  • 274 alpinistes au sommet le 20 mai
  • Concentrés sur une fenêtre de 11 heures (3h-14h) selon Khimlal Gautam, chef du bureau Everest du Département népalais du tourisme
  • Précédent record népalais : 223 le 22 mai 2019
  • Record absolu cumulé Népal + Tibet : 354-358 le 23 mai 2019

Pourquoi cette saturation ?

  • 492 permis délivrés par le Népal en 2026, niveau inédit
  • Permis à 15 000 dollars par grimpeur étranger (contre 11 000 en 2025) : l'État népalais maximise les recettes
  • Fermeture du versant nord tibétain par la Chine en 2026, ce qui a concentré l'intégralité du trafic international sur le seul versant népalais
  • Environ 1 000 grimpeurs attendus sur les pentes d'ici la fin du mois selon les opérateurs

Bartek Ziemski : l'anti-Everest dans l'Everest

Le 19 mai, à la veille du record, un homme est passé à skis devant cette longue file d'attente. Bartek Ziemski, Polonais discret, absent des réseaux sociaux, venait de réussir :

  • Everest sans oxygène ni sherpa
  • Descente à skis jusqu'au camp de base
  • 7 jours après avoir réalisé le Lhotse

Sa journée : départ du camp 4 vers 23 heures, sommet à 9h30, retour au camp de base vers 14h50. À la descente, entre le camp 3 et le camp 4, il a vu monter la file de prétendants, dont la vidéo a fait le tour des réseaux spécialisés. Ziemski est revenu au camp de base avec « un goût amer » selon Chavy.

La saturation, spécialité française aussi : le mont Blanc

Avant de pointer l'Everest, regardons en France :

  • 20 000 prétendants au mont Blanc chaque été sur la voie normale (Goûter)
  • Encadrés ou non, parfois au mépris des conditions
  • Accidents récurrents : chutes, hypothermies, secours en montagne saturés
  • Le sommet à 4 810 mètres est devenu un produit touristique, accessible à 4 jours d'effort encadré pour des amateurs moyennement préparés

20 000 / an sur le mont Blanc. Record de 274 / jour sur l'Everest. Sur le ratio fréquentation annuelle, le mont Blanc est plus saturé que l'Everest en proportion de la difficulté objective. Le phénomène n'est pas himalayen, il est mondial.

Et dans les Pyrénées : la randonnée transformée en défi social

Plus modestement mais selon le même mécanisme, les Pyrénées centrales voient se développer un phénomène similaire : le collectionnisme de cols routiers et de sommets accessibles chez les citadins qui montent en saison estivale. Précisons d'emblée : il ne s'agit pas d'alpinisme au sens strict (qui suppose terrain glaciaire, voie technique, engagement), mais bien de randonnée voire de cyclotourisme. Or c'est précisément le glissement de vocabulaire qui fait dérive : la randonnée d'un col routier est présentée comme un exploit qu'elle n'est pas.

Les marqueurs typiques :

  • « J'ai fait un 3000 », « j'ai fait le Maupas », « j'ai fait le pic de Boum », « j'ai fait le Quayrat », « j'ai fait le pic du Midi » (parfois par le téléphérique pour la photo)
  • Selfie au sommet ou au col, partagé sur Instagram et LinkedIn
  • Course aux watts sur Strava, segments KOM, podiums
  • Photo avec dossard de trail à plusieurs centaines d'euros
  • Recherche de la performance à afficher socialement

Ce qui change par rapport à la pratique traditionnelle :

  • Le plaisir individuel de la marche, du calme, du paysage est subordonné à la preuve sociale
  • La préparation est moindre : on monte au Vignemale en chaussures de basket ou en running, parfois sans vêtements adaptés
  • Les secours en montagne des Pyrénées (PGHM) rapportent une augmentation des interventions liées à des pratiques non préparées
  • Les sites les plus exposés (Cirque de Gavarnie, Lac d'Oô, Pic du Midi) subissent une pression croissante sur leur capacité d'accueil

Le trail comme version "moderne" de la randonnée sociale

L'autre face du phénomène : les trails commerciaux à plusieurs centaines d'euros le dossard, vendus comme des aventures uniques alors qu'il s'agit en pratique :

  • D'une randonnée balisée sur des sentiers existants
  • Avec promiscuité de métro entre concurrents
  • Ravitaillement organisé par les bénévoles
  • Photos pros vendues à l'arrivée à 50-100 €
  • Médailles finishers et flammes de finisher

À retenir : un trail commercial vendu comme une immersion nature est en réalité un événement encadré, balisé, ravitaillé, photographié, médaillé. C'est de la randonnée organisée packagée en aventure. Le bouchon de coureurs sur un sentier étroit en col de Pyrénées est aussi peu nature que le bouchon sur l'arête sommitale de l'Everest. Le geste social est le même : avoir fait, plutôt que avoir vécu.

Cela ne disqualifie pas la pratique, ni les coureurs sincères qui s'entraînent pour cela. Mais cela disqualifie le discours marketing qui présente une activité socialement performée comme une expérience authentique de la nature.

La montagne réduite à un défi social

Le cadrage progresse depuis 15 ans. Quelques marqueurs :

  • Instagram : l'économie de l'attention pénalise les paysages sans humain à l'image. Une photo d'un randonneur en sommet avec drapeau collecte 10 à 50 fois plus de likes qu'un paysage seul
  • Strava : la gamification des sorties (KOM, segments, badges) transforme l'effort en compétition mesurée
  • GoPro et drone : la mise en scène cinématographique de l'effort devient la norme
  • Sponsors : les marques outdoor financent des influenceurs dont la mission est de faire désirer leurs produits par la mise en scène
  • Plateformes de réservation : la monétisation des refuges et des accès facilite l'industrialisation

Conséquence : les sites emblématiques (Tre Cime di Lavaredo, Cervin, Trolltunga, Vignemale, Mer de Glace) sont devenus des destinations touristiques au sens commercial du terme.

Et l'empreinte carbone derrière tout ça

Au-delà de la performance affichée et de la vanité sociale, ces exploits de pacotille ont un coût climatique rarement comptabilisé : ils génèrent des déplacements aériens vers les sommets de l'autre bout du monde et des déplacements en voiture individuelle dans les Pyrénées comme dans les Alpes.

Les vols long-courriers pour les sommets « collectionnables »

Pour aller décrocher un Everest, un Kilimandjaro, un Aconcagua, un Denali ou un Mont Vinson, il faut prendre l'avion. Souvent deux fois : un long-courrier intercontinental + un vol intérieur ou un hélicoptère vers le camp de base.

Estimations en équivalent CO2 par grimpeur (vols passagers commerciaux, classe économique) :

  • Paris → Lukla (camp de base Everest, via Katmandou) : environ 2,5 à 3 tonnes de CO2 aller-retour
  • Paris → Arusha (Kilimandjaro) : environ 2,5 tonnes A/R
  • Paris → Mendoza (Aconcagua) : environ 3 tonnes A/R
  • Paris → Anchorage (Denali) : environ 3 à 3,5 tonnes A/R
  • Paris → Antarctique (Mont Vinson) : 8 à 12 tonnes A/R selon affréteur

À titre de comparaison, le budget carbone individuel compatible avec un réchauffement à 2 °C est estimé à environ 2 tonnes par an et par personne (ADEME, scénarios neutralité 2050). Un seul vol vers le Népal consomme donc l'intégralité du budget annuel d'un individu.

Le 4x4 jusqu'au pied du sentier

À l'échelle locale, le mécanisme est similaire mais à des volumes moindres :

  • Toulouse → Granges d'Astau (point de départ Lac d'Oô) : environ 130 km AR par véhicule, soit 20 à 30 kg de CO2 par trajet
  • Bordeaux → Gavarnie : environ 400 km AR, soit 60 à 80 kg de CO2
  • Pau → Hourquette d'Ossau : environ 120 km AR, soit 18 à 25 kg
  • Lyon → mont Blanc : environ 400 km AR, soit 60 à 80 kg

Multiplié par les centaines voire milliers de visiteurs quotidiens des sites les plus fréquentés (Lac d'Oô, Cirque de Gavarnie, plateau des Praeries, refuge des Cortalets), on obtient des flux de plusieurs tonnes de CO2 par jour uniquement pour atteindre les sentiers (avant même de marcher).

Le paradoxe complet

Le paradoxe est aussi grand qu'absurde :

  • Le discours marketing des opérateurs et influenceurs vante la nature, le silence, l'air pur
  • La mise en œuvre repose sur des émissions de carbone qui contribuent au réchauffement qui détruit précisément la biodiversité de montagne (glaciers qui fondent, espèces qui remontent, flore qui se transforme)
  • Le public visé se déclare souvent sensible à l'écologie, mais sans mettre en relation sa pratique avec son impact

Cela ne vaut pas pour tous les pratiquants, évidemment. Mais cela vaut pour la logique systémique qui transforme les sommets en destinations à cocher, et qui rend incohérente la prétention écologique du secteur.

Que faire ?

Quelques pistes assumées :

  • Renoncer aux sommets à 5 000 km d'avion. Les Alpes et les Pyrénées proposent assez de défis pour une vie de pratique
  • Prendre le train quand c'est possible (Toulouse → Luchon en 1h30, 22 €, voir notre article rando sans voiture)
  • Covoiturer systématiquement quand le train n'est pas une option
  • Limiter la fréquence : faire moins de sommets, mais mieux
  • Choisir des sommets locaux plutôt que des sommets éloignés à valeur sociale équivalente
  • Refuser les trails commerciaux qui imposent un déplacement spécifique pour un seul week-end

L'antidote : les montagnes sans nom

Comme l'écrit Jocelyn Chavy dans la conclusion de son article :

« La bonne nouvelle, c'est qu'il existe des montagnes sans queue, sans record, sans personne à perte de vue. Des montagnes de 7 000 ou 3 000 mètres, de 2 000 mètres. Des montagnes pas instagrammables, sans nom, sans fanion de sponsor. Des montagnes où l'on peut encore être seul. »

Et de citer Samivel, écrivain et cinéaste de montagne :

« Une solitude au moins relative et le silence sont par exemple les conditions les plus précieuses du plaisir alpin, et la présence d'une foule leur est mortelle. »

Dans les Pyrénées centrales, ces montagnes existent encore en grand nombre. Quelques exemples :

  • Les vallons obscurs du Cagire et du Mont Né
  • La vallée du Job au-dessus de Sengouagnet
  • Les versants nord du Burat
  • Les cirques mineurs d'Estanguous, de Soula, de Coume Lounge
  • Les chemins paysagers du plateau du Lannemezan et des Petites Pyrénées

Pas de selfie possible par manque de notoriété. Pas de Strava à fond par absence de segment KOM. Pas de trail organisé parce que pas de sponsor à intéresser. Seulement la marche, le silence, le paysage, parfois un chamois qui vous regarde aussi étonné que vous.

« Mais chut, n'en parlons surtout pas, au risque de voir déferler la cohue des randonneurs instastrava. »

La montagne se vit au quotidien, pas en parcours A-B chronométrés

Au-delà de la vanité sociale et de l'empreinte carbone, il y a une troisième dimension qu'on oublie facilement : la montagne se vit au quotidien, parfois avec une certaine rudeur.

Pour celles et ceux qui habitent dans une vallée pyrénéenne, vivre la montagne, c'est :

  • Couper du bois une partie de l'automne pour passer l'hiver
  • Déneiger sa terrasse trois matins par semaine de décembre à mars
  • Surveiller la météo en regardant le ciel autant que les applis
  • Reconnaître un orage qui se prépare aux odeurs et aux vents
  • Marcher au même endroit cent fois et le voir toujours différent
  • Croiser régulièrement les mêmes voisins, les mêmes bergers, le même garde forestier
  • Composer avec les routes qui se ferment, les ponts qui s'effondrent, les passages qui changent
  • Encaisser parfois une saison qui se passe mal, une récolte qui souffre, un commerce qui ferme

C'est l'inverse du modèle touristique-social que l'on critique :

  • Le touriste arrive, monte, repart, sans plus de relation avec le lieu qu'un client n'en a avec un restaurant
  • La pratique se résume à un parcours d'un point A à un point B à afficher sur les réseaux (Instagram, Strava)
  • L'objectif est de faire le plus vite possible, en chronométré, pour générer le segment KOM ou le post avec le plus de likes
  • Le prérequis : que les conditions soient bonnes. Au moindre vent, à la moindre brume, on annule, on reporte, on évite
  • La rudeur du milieu est éliminée : abri, refuge gardé, ravitaillement, secours rapides, météo prévisible à 30 minutes

Habiter la montagne ce n'est pas la traverser. Ce n'est pas non plus la performer. C'est vivre dans un climat qui n'est pas idéal, avec des infrastructures réduites, des services médicaux éloignés, des routes qui se compliquent, et un paysage qui change selon la saison. C'est une relation patiente et longue avec un territoire qui résiste un peu. Le plaisir vient précisément de cette résistance, pas de la prouesse instantanée.

C'est aussi ce qui distingue les pratiquants de montagne anciens (chasseurs, pasteurs, paysans, montagnards retraités) des nouveaux arrivants sportifs ou touristiques : les premiers ont intégré la lenteur, l'imprévu, le risque, la météo qui ferme tout. Les seconds attendent une infrastructure qui permette une expérience standardisée.

Cela ne disqualifie pas la pratique sportive ou touristique en montagne. Mais cela relativise la prétention à la "vraie aventure" qu'elle s'attribue parfois. Quand on vit en montagne, l'aventure, c'est lundi prochain au lever du soleil, mardi soir sous la neige, mercredi après-midi pour livrer du foin à un voisin. Pas une fois par an avec un dossard à 350 €.

Conclusion : penser la pratique avant de la performer

Le record du 20 mai 2026 sur l'Everest est un événement à classer. Pas dans la catégorie exploit, mais dans la catégorie symptôme. Symptôme d'une industrialisation réussie de la haute altitude. Symptôme d'une commercialisation méthodique des sommets symboliques. Symptôme d'une transformation de la montagne en marché.

Le philosophe Jacques Dutronc chantait : « J'y pense et puis j'oublie ». Pour Jocelyn Chavy, c'est la réponse : prendre acte du record, hausser les épaules, retourner sur ses petits sommets où personne ne vient. C'est aussi l'option qui s'offre à toutes celles et ceux qui pratiquent la montagne pyrénéenne : choisir l'inconnu plutôt que le célèbre, le silence plutôt que le selfie, l'autonomie plutôt que le service organisé.

À retrouver

Sources : Jocelyn Chavy / Outside Magazine, Reuters, Himalayan Times, NRPyrenees.fr.

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