Fonte des glaciers des Pyrénées, comment les satellites surveillent nos montagnes
52 glaciers étaient recensés dans les Pyrénées en 1850, contre 15 en 2024. Des balises plantées par les glaciologues aux satellites qui scrutent chaque mètre carré, comment suit-on, année après année, des glaces qui ne couvrent parfois qu'un hectare ?

Il y a des chiffres qui racontent une montagne mieux que n'importe quel paysage. Celui-ci en fait partie : selon une publication scientifique qui s'appuie sur les travaux d'Izagirre et de ses collègues, 52 glaciers étaient recensés dans les Pyrénées en 1850, contre 15 en 2024. J'ai voulu comprendre comment on parvient à suivre, année après année, des glaces qui ne couvrent parfois qu'un hectare, et pourquoi l'espace est devenu l'un des meilleurs observatoires de cette chaîne.
Un massif qui se réchauffe plus vite que la moyenne
Les Pyrénées sont un terrain d'étude particulièrement parlant. L'Observatoire pyrénéen du changement climatique estime que les températures y ont augmenté d'environ 1,6 °C entre 1960 et 2020, un rythme supérieur à la moyenne mondiale. Ces glaciers sont par ailleurs les plus méridionaux d'Europe. Petits, souvent installés sous des parois nord, ils réagissent vite.
C'est pour cette raison que le ministère de la Transition écologique les intègre à ses indicateurs de suivi du changement climatique en montagne. Ils servent de thermomètre pour tout le massif.

Quand la technologie s'empare de la montagne
Ce qui se joue dans les Pyrénées illustre une tendance de fond dans l'univers technologique : des capteurs toujours plus précis, des volumes de données croissants et des capacités de traitement de plus en plus automatisées. Sur Silicon Valley, média consacré aux évolutions technologiques, industrielles et aux enjeux de défense, ces transformations font l'objet d'un suivi régulier. La glaciologie en offre une illustration moins connue, mais particulièrement intéressante : les satellites d'observation, la puissance de calcul informatique et l'analyse automatisée bouleversent désormais les méthodes de surveillance et de mesure des glaciers.
Je préfère rester précis sur ce point. Les travaux pyrénéens que j'ai consultés reposent sur des satellites publics et européens : Pléiades pour la France, Sentinel-2 pour l'Europe. Je ne présente donc pas ici d'outils privés comme étant utilisés sur ce massif, faute de l'avoir vérifié.
Ce que disent les mesures de terrain
Avant les satellites, il y a eu les balises. L'association pyrénéenne de glaciologie Moraine, animée par Pierre René, suit depuis 2001 neuf des quinze glaciers français. Elle procède par sondages, carottages, relevés GPS et forages. Le Parc national des Pyrénées soutient cette surveillance, car il veut disposer d'un indicateur annuel et très visuel.
Le principe est simple, même s'il demande beaucoup d'efforts. On mesure la neige accumulée en fin d'hiver, puis la glace perdue en octobre. La différence donne le bilan de masse, c'est-à-dire l'épaisseur d'eau gagnée ou perdue par le glacier.
Pour le plus grand glacier français, celui d'Ossoue, au Vignemale, le constat est net. Selon Pierre René, il a perdu 46 mètres d'épaisseur de glace et 35 hectares depuis 2002, soit environ 2 mètres par an en moyenne. À l'échelle de la chaîne, Moraine évalue la perte de superficie à environ 90 % depuis le milieu du XIXe siècle, contre environ 50 % pour les glaciers alpins.

−20 € sur l’adhésion avec le code de parrainage La Fourche
Utiliser le code chez La Fourche → En savoir plus sur La FourchePourquoi il fallait regarder d'en haut
Le terrain a ses limites. Les balises ne couvrent que quelques glaciers, certains sont dangereux d'accès, et chaque campagne mobilise des équipes et dépend de la météo. Les satellites apportent ce que le terrain ne peut pas offrir : la couverture de tout le massif et la répétition des mesures.
J'ai retenu trois familles d'outils.
Les images stéréoscopiques en relief
Les satellites Pléiades du CNES photographient un même glacier sous deux angles. Un traitement informatique en tire un modèle numérique de terrain, c'est-à-dire une carte des altitudes de la surface. En comparant deux dates, on mesure de combien la glace s'est amincie, sans poser un pied sur le glacier.
Une étude de Simon Gascoin, du CESBIO, et de Pierre René l'a testé sur le Vignemale. Entre 2013 et 2017, les bilans de masse atteignent environ -5,2 mètres d'équivalent eau pour Ossoue, -4,0 pour les Oulettes et -4,2 pour le Petit Vignemale. Point essentiel pour la crédibilité de la méthode : les variations de hauteur mesurées depuis l'espace sont proches de celles relevées par les balises. Les deux approches se contrôlent mutuellement.
Une résolution qui progresse
Les deux satellites Pléiades Neo, lancés en 2021, offrent une résolution de 30 cm, soit le double de la génération précédente. Une équipe de chercheurs a évalué cette précision sur les Pyrénées, car les petits glaciers exigent des modèles de terrain très fins. Pour une glace qui ne dépasse pas toujours un hectare, chaque mètre compte.
Le suivi régulier de Sentinel-2
Le programme européen Copernicus fournit un autre type de données. Selon le CNES, Sentinel-2 couvre le globe à 20 mètres de résolution tous les cinq jours. Cela ne suffit pas à mesurer l'épaisseur de la glace, mais c'est précieux pour suivre l'enneigement et la surface visible d'un glacier. L'Agence spatiale européenne a d'ailleurs publié une image du glacier du Taillon vu par Sentinel-2, en soulignant sa lente disparition.

Les chiffres clés à retenir
- 52 glaciers en 1850, 15 en 2024, selon une publication scientifique citant Izagirre et al.
- Environ 90 % de surface perdue depuis le milieu du XIXe siècle, selon l'association Moraine.
- Ossoue : 46 m d'épaisseur et 35 ha perdus depuis 2002, d'après Pierre René.
- +1,6 °C entre 1960 et 2020 dans les Pyrénées, selon l'Observatoire pyrénéen du changement climatique.
- Pléiades Neo : 30 cm de résolution, un gain d'un facteur deux sur la génération précédente.
Ce que les satellites ne disent pas
Je me méfie des récits trop linéaires. Une étude de 2021 publiée dans Geophysical Research Letters évoquait une perte d'environ 23 % du volume des glaciers pyrénéens sur une décennie, en insistant sur le rôle de la pente et de l'exposition. Tous les glaciers ne fondent donc pas au même rythme, et la télédétection aide justement à le montrer.
Autre précision utile : les projections de disparition totale, souvent reprises dans la presse avec l'échéance de 2050, sont des estimations de chercheurs, pas une certitude. Elles dépendent de l'enneigement hivernal et de la chaleur des étés. La tendance, elle, ne fait guère débat parmi les glaciologues.

Pourquoi ce sujet compte
Quelques hectares de glace pèsent peu sur le plan hydrologique. Dans les Pyrénées, c'est surtout le manteau neigeux saisonnier qui alimente les rivières, et c'est lui que Sentinel-2 permet de suivre. L'enjeu est ailleurs.
Il est scientifique d'abord : ces glaciers sont des archives et des capteurs climatiques qui complètent le réseau mondial de surveillance. Il est écologique ensuite : les eaux de fonte abritent des organismes adaptés à des conditions froides et turbides, qui disparaissent avec la glace. Il est culturel enfin, car le Vignemale ou le Mont Perdu sont indissociables de leurs glaces dans l'imaginaire pyrénéen.
Sur le plan de l'action publique, le suivi spatial présente un avantage concret. Il permet de surveiller à coût réduit un massif transfrontalier, où se partagent des glaciers français et espagnols, sans multiplier les expéditions.
Une disparition qui se documente
Une idée s'est imposée au fil de mes lectures. Nous n'assistons pas seulement à la fonte de glaciers, nous la documentons avec une précision inédite. D'un côté, des glaciologues qui plantent des balises depuis plus de vingt ans. De l'autre, des satellites qui scrutent chaque mètre carré. Les deux ensemble donnent un diagnostic difficile à contester.
Reste une question que les mesures ne tranchent pas. Que faire d'une montagne dont on connaît la trajectoire avec autant de précision ? Adaptation des territoires, protection des milieux postglaciaires, politique climatique : les réponses se jouent bien au-delà des cirques du Vignemale.

20 € offerts sur votre premier casier Poiscaille, récompense doublée jusqu’au 15 octobre
Utiliser le parrainage chez Poiscaille → En savoir plus sur le parrainage Poiscaille