Au feu ! Une gigantesque usine à saumon en Gironde
Au Verdon-sur-Mer, à la pointe du Médoc, la préfecture de la Gironde a autorisé l'implantation d'une mégaferme terrestre de 10 000 tonnes de saumons par an. Un projet à 280 millions d'euros porté par un fonds d'investissement, contesté par 27 ONG, des scientifiques et une centaine de députés. Dans un département marqué par les méga-feux de ces dernières années, la question des ressources en eau et en énergie cristallise les critiques.

🐟 Mégaferme à saumons du Verdon-sur-Mer (Gironde) · 10 000 tonnes par an sur 14 hectares · projet à 280 millions d'euros porté par la société Pure Salmon · autorisé par la préfecture « dans un cadre environnemental strict » · combattu par 27 ONG, des scientifiques et une centaine de députés
La préfecture de la Gironde a validé l'un des projets industriels les plus contestés du moment. L'implantation au Verdon-sur-Mer, à la pointe du Médoc, d'un élevage de saumons en circuit fermé d'une ampleur inédite en France a été autorisée « dans un cadre environnemental strict », a annoncé la préfecture. Porté par la société Pure Salmon et financé par un fonds d'investissement singapourien, le projet à 280 millions d'euros prévoit une usine de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés, sur 14 hectares, pour produire 10 000 tonnes de saumon par an.
Un feu vert « dans un cadre environnemental strict »
Selon la préfecture, le projet « répond à plusieurs enjeux d'intérêt général » : la reconversion d'une friche industrialo-portuaire, la création de 250 emplois directs et la production sur le sol national du poisson le plus consommé par les Français, aujourd'hui importé à 99 %. L'autorisation est « assortie de prescriptions environnementales particulièrement exigeantes », précise l'administration, qui encadreront la phase de travaux comme l'exploitation.
Le feu vert intervient après un avis favorable du Coderst (Conseil départemental de l'environnement et des risques sanitaires et technologiques) début juillet, et de la commission d'enquête publique en mars. De son côté, Pure Salmon défend une « technologie éprouvée » qui garantirait « un impact maîtrisé sur la biodiversité », un bien-être animal « au cœur du projet » et une alimentation des poissons « responsable et traçable ».

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C'est le cœur des critiques. Pour maintenir en vie des millions de saumons entassés dans des cuves, l'installation devrait prélever chaque jour de l'eau neuve dans la nappe phréatique, l'équivalent d'environ trois piscines olympiques. Le traitement des eaux usées nécessiterait une station d'épuration dimensionnée pour 60 000 à 100 000 habitants, et l'usine consommerait autant d'électricité qu'une ville moyenne.
L'ironie n'échappe à personne : dans un département régulièrement frappé par les méga-feux liés au réchauffement climatique, où la ressource en eau est déjà sous tension l'été, la préfecture autorise une usine parmi les plus gourmandes en eau et en énergie. Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) et le conseil scientifique de l'estuaire de la Gironde ont fait part de leurs réserves, un risque de submersion du site étant également évoqué.
Une contestation « sans équivalent »
La mobilisation a été massive. Lors de l'enquête publique, 23 000 contributions ont été déposées, très majoritairement défavorables, un « niveau de mobilisation sans équivalent » selon le rapport d'enquête. Réunies dans un « Appel pour l'océan », 27 ONG ont dénoncé un projet « complètement démesuré », qui menacerait l'écosystème du plus grand estuaire sauvage d'Europe, avec des rejets de boues au détriment de la pêche et de la conchyliculture.
Sur le plan politique, une proposition de loi réclamant un moratoire de dix ans sur ces fermes-usines de saumons, soutenue par une centaine de députés et déposée en mars 2025, n'a toujours pas été examinée à l'Assemblée nationale. Le projet divise jusque dans le gouvernement : la ministre de la Transition écologique Monique Barbut a exprimé son opposition « à titre personnel » lors d'une audition au Sénat, tandis que le ministre délégué à l'Industrie Sébastien Martin s'est montré favorable dès lors que « le projet respecte notre cadre ».

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Utiliser le code chez Green-Got → En savoir plus sur le code promo Green-GotLe saumon vu comme « le nouveau pétrole »
Pour comprendre le projet, l'enquête de Reporterre remonte à ses origines financières. Pure Salmon n'est pas née dans le monde de l'aquaculture, mais au sein du gestionnaire de fonds 8F Asset Management, basé entre Singapour et Abou Dabi. Son fondateur, Stéphane Farouze, est un ancien de la Deutsche Bank, où il dirigeait selon Reporterre une division de gestion d'actifs spécialisée dans les placements les plus spéculatifs.
La logique reste financière. Le saumon y est présenté comme « une commodité, une matière première, au même titre que le pétrole », selon les mots d'un dirigeant de Pure Salmon cités par Reporterre, avec sa cotation au Nasdaq. En se revendiquant « verte » et « durable », la société attire des investisseurs institutionnels soumis à des obligations de transition écologique, analyse l'économiste Yamina Tadjeddine. Un fonds géré par 8F Asset Management, domicilié en Irlande et aux îles Caïmans, a ainsi levé 359 millions de dollars en 2020. Quant à la certification ASC mise en avant par l'entreprise, le programme de certification en dément la portée auprès de Reporterre : seule une filiale française, un atelier de friandises pour animaux dans le Pas-de-Calais, avait obtenu un label, avant de le perdre.
Une prouesse technique jamais réussie
Reste l'essentiel : à ce jour, aucune usine Pure Salmon n'est sortie de terre, et nulle part dans le monde un industriel n'est parvenu à élever des millions de saumons de la naissance à l'âge adulte dans des hangars à cette échelle, souligne le conseil scientifique de l'estuaire. Dans une usine expérimentale en Pologne, un test poussant la densité à 175 kg par mètre cube s'est soldé par la mort de tous les poissons, rapporte le journaliste Maxime Carsel, auteur de l'enquête Un poison nommé saumon.
Les rares réalisations concrètes restent modestes. Au Japon, le premier élevage terrestre industriel de saumons, construit par un concurrent, a produit environ 1 000 tonnes en 2025, très loin des 10 000 tonnes annuelles promises, et un incident technique y a causé la mort de 170 000 poissons au printemps. Chez Pure Salmon, les archives du site montrent des promesses mouvantes : huit projets annoncés en 2020, quatre aujourd'hui, et une première récolte sans cesse repoussée, désormais espérée pour 2028.

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Derrière les chiffres, la question de fond demeure. La Gironde subit déjà de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique, et ce projet illustre le rapport de force entre la promesse de profits et la préservation des milieux. Faut-il mobiliser l'eau d'une nappe sous tension et l'électricité d'une ville entière pour produire, à grande échelle et sans précédent industriel abouti, un poisson d'élevage dont la France pourrait réduire la consommation plutôt que l'industrialiser ? Pour ses opposants, la réponse est non. Le dernier mot reviendra sans doute à la justice, plusieurs recours étant attendus contre l'autorisation préfectorale.