TotalEnergies condamnée à intégrer le scope 3 dans son plan de vigilance climatique

Jeudi 25 juin 2026 · Le tribunal judiciaire de Paris condamne TotalEnergies pour manquement à son devoir de vigilance climatique · La major a six mois pour intégrer le scope 3 (émissions des carburants vendus) dans son plan de vigilance · 90 % de ses émissions étaient jusqu'ici ignorées · Procédure engagée en 2018 par Notre Affaire à tous, Sherpa, FNE, ZEA et la Ville de Paris · Vérification au 21 janvier 2027
C'est une décision qui faisait l'objet d'une attente nourrie depuis février, après deux jours d'audience à Paris. Ce jeudi 25 juin 2026, en pleine canicule sur l'Europe, le tribunal judiciaire de Paris a condamné TotalEnergies pour manquement à son devoir de vigilance climatique. La major française des énergies fossiles a six mois pour intégrer dans son plan de vigilance les émissions de gaz à effet de serre liées à la combustion des carburants qu'elle vend, et plus seulement celles de ses propres installations. C'est une première en France, et au-delà.
Ce que dit le tribunal, en clair
Depuis la loi de mars 2017, les sociétés de plus de 5 000 salariés en France doivent mettre en place un plan de vigilance pour identifier et prévenir les atteintes graves aux droits humains, à la santé et à l'environnement, dans leur activité et dans leur chaîne de filiales.
| Question posée au tribunal | Réponse rendue |
|---|---|
| Les risques climatiques rentrent-ils dans le devoir de vigilance ? | Oui |
| Cela inclut-il les émissions liées aux produits vendus (scope 3) ? | Oui |
| TotalEnergies a-t-elle satisfait à cette obligation jusqu'ici ? | Non |
| Délai pour compléter le plan | 6 mois |
| Vérification de la mise en œuvre | 21 janvier 2027 |
| Demande de baisse de production retenue ? | Non |
Pour la première fois, le juge reconnaît que la prévention des « atteintes graves » à l'environnement qui incombe à la multinationale doit prendre en compte les risques climatiques liés à ses activités. Et il étend cette responsabilité aux émissions indirectes scope 3, c'est-à-dire à la combustion des produits pétroliers et gaziers que TotalEnergies extrait, raffine et met sur le marché.
Scope 3 : 90 % des émissions « oubliées »
Le cœur de l'argumentaire du tribunal est limpide. TotalEnergies argumentait jusqu'ici que les émissions liées à la combustion de ses carburants étaient de la seule responsabilité de ses clients (automobilistes, industriels, chauffagistes). Le tribunal rejette ce raisonnement.
Citation extraite du jugement et reprise dans les médias :
« Il n'est pas contesté que l'extraction du pétrole ou du gaz est destinée à être mise sur le marché et à être consommée. »
Le tribunal souligne le « lien de causalité très fort » entre l'extraction du pétrole et sa combustion finale, et donc les émissions induites. TotalEnergies est en mesure d'exercer une influence sur ces émissions, qui font, selon le tribunal, « partie des incidences négatives résultant de la propre activité du groupe ».
Les chiffres rappellent la portée de l'enjeu :
| Année | Volume CO2 (tonnes) | Part scope 3 | Source |
|---|---|---|---|
| 2024 | Émissions totales TotalEnergies | 90 % scope 3 | Vert |
| 2025 | 335 millions de tonnes liées aux hydrocarbures vendus | – | RFI |
À titre de comparaison, l'ensemble des émissions territoriales de la France tournait autour de 373 millions de tonnes de CO2 équivalent en 2023 (données Citepa). Le scope 3 d'un seul groupe pétrolier dépasse donc les émissions d'un pays entier, ce qui éclaire la portée systémique de la décision.
Une procédure ouverte en 2018, portée par quatre ONG
L'action en justice a été ouverte en 2018, à l'initiative de Marie Toussaint, aujourd'hui députée européenne écologiste. Quatre associations ont porté le contentieux :
- Notre Affaire à tous
- Sherpa
- France Nature Environnement
- ZEA
Elles ont été rejointes par 13 collectivités dont la Ville de Paris, qui parle de « décision majeure dans l'histoire du droit climatique français ». Pour l'adjointe à la transition écologique Alice Timsit, citée par Le Monde : « Pour la première fois, le juge reconnaît que les risques climatiques relèvent bien des obligations de vigilance des grandes entreprises, et aucune multinationale fossile ne peut y échapper. »
Pour Sébastien Mabile, avocat des requérants, l'effet de la décision dépasse de loin le cas TotalEnergies :
« Si TotalEnergies doit prendre en compte le scope 3, toutes les entreprises soumises au devoir de vigilance vont être tenues de le faire aussi. »
Ce qui n'a pas été retenu
Les plaignants demandaient au tribunal trois choses concrètes en plus du devoir d'inclure le scope 3 :
| Demande | Décision |
|---|---|
| Réduction de 37 % de la production de pétrole en 2030 | Refusée |
| Réduction de 25 % de la production de gaz en 2030 | Refusée |
| Arrêt de tout nouveau projet d'hydrocarbures | Refusée |
Le tribunal laisse à TotalEnergies le choix des mesures concrètes pour respecter son devoir de vigilance. Mais il fixe une audience de vérification au 21 janvier 2027 pour examiner la teneur des engagements pris. Une condamnation supplémentaire est possible si la mise en œuvre est jugée insuffisante.
La réponse de TotalEnergies
Le groupe a réagi dès jeudi soir. TotalEnergies a annoncé qu'elle « complétera » son plan de vigilance en incluant les émissions de gaz à effet de serre de ses clients, conformément à l'injonction du tribunal. L'entreprise indique vouloir s'appuyer sur son rapport de durabilité existant, dans lequel elle décrit déjà les actions menées pour accompagner ses clients dans la réduction de leurs émissions.
Reste à voir, d'ici janvier 2027, ce que cette mise en conformité produira sur le terrain. Pour les ONG plaignantes, c'est précisément l'audience de vérification qui dira si la décision est appliquée dans son esprit, ou contournée dans sa lettre.
Le contexte : huit ans de procédure, et une canicule en cours
Décision rendue alors que l'Europe étouffe sous une vague de chaleur précoce et record. Quelques rappels temporels pour situer la portée :
| Date | Étape |
|---|---|
| Mars 2017 | Loi sur le devoir de vigilance |
| 2018 | Mise en demeure de Total |
| 2020 | Saisine du tribunal judiciaire |
| Octobre 2025 | Première condamnation pour greenwashing (publicités neutralité carbone) |
| Février 2026 | Audience finale, deux jours, hors normes |
| 25 juin 2026 | Condamnation pour devoir de vigilance climatique |
| 21 janvier 2027 | Audience de vérification |
En 2024, plus de 97 % de la production énergétique du groupe restait fossile, 80 % des investissements aussi (sources Greenpeace France, Les Amis de la Terre France et Notre Affaire à Tous). Le groupe a planifié une augmentation de production d'hydrocarbures dans les années à venir. C'est sur cette toile de fond que le jugement de jeudi prend tout son poids juridique et politique.
Pourquoi c'est une décision qui pourrait faire boule de neige
Au-delà du cas TotalEnergies, la jurisprudence créée par cette décision a vocation à s'appliquer à toutes les entreprises françaises de plus de 5 000 salariés soumises au devoir de vigilance. Pour les majors fossiles concurrentes, pour les énergéticiens, pour les distributeurs de gaz, mais aussi pour les groupes industriels dont le scope 3 dépasse largement le scope 1.
Comme l'expliquait Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue et membre du Haut Conseil pour le climat, lors de l'audience de février : « La notion de neutralité carbone d'une entreprise n'a de sens qu'en prenant en compte les émissions de scope 3. » Ce que TotalEnergies récusait jusqu'à hier, et que le tribunal vient d'imposer.
À lire aussi côté climat et énergies
- Le fonds vert raboté, l'ADEME affaiblie : l'hypocrisie politique du climat en pleine canicule
- Canicule du 22 juin 2026 : 44 degrés en Haute-Garonne, vigilance rouge à Toulouse
- Option EJP EDF supprimée au 1er août 2026 : le paradoxe d'efforts d'effacement pénalisés
- Comparatif néobanques vertes France 2026 : Green-Got, Helios, La Nef